L'Heuristique: Journal des étudiants de l'ÉTS

Salaire d’ingénieure

Février 2019 » Société » Par Veronica Romero, étudiant de génie de la production automatisée, directrice, L’Heuristique

Le salaire des ingénieures en 2018

Je lisais un article en août dernier sur le salaire des ingénieurs en 2018. Ce sujet m’intéresse particulièrement parce qu’en avril prochain je termine mon baccalauréat en génie de la production automatisée et que je suis curieuse de connaître ce que mes pairs touchent comme revenu. Cette enquête, Salaire en génie 2018 : Faits saillants de l’Enquête sur la rémunération, réalisée par Génium 360[1], présente les salaires auprès de quelque 5 054 membres en mars 2018. On peut y lire que les salaires dans le domaine de l’ingénierie étaient en hausse de 3,6 % entre 2017 et 2018, plus loin on trouve que ces montants varient selon la spécialisation et, enfin, on tombe sur les données du salaire moyen selon le genre. Le salaire moyen entre ingénieures et ingénieurs varie de 11 995 $. Cette différence est moins grande chez les diplômés, 1 852 $, mais elle s’accroît avec le nombre d’années sur le marché. Pourquoi il y a-t-il un écart qui perdure?

L’égalité

Les données nous montrent qu’il y a une discrimination dans le monde du génie entre les hommes et les femmes. Les salaires ne devraient-ils pas être les mêmes pour deux personnes (ingénieures ou ingénieurs) qui effectuent des fonctions équivalentes? La réponse dépend de plusieurs facteurs comme l’indique la Loi canadienne sur les droits de la personne, qui tient « [...] en compte quatre facteurs pour mesurer la valeur relative des fonctions : les qualifications, les efforts, les responsabilités et les conditions de travail. Aux fins de l’équité salariale, l’évaluation des emplois doit être exempte de discrimination fondée sur le sexe. » [2]

Sur le site du gouvernement canadien, on apprend que les lois fédérales sur l’équité salariale ont pour objectif de « [...] rétablir les iniquités salariales découlant de la sous-évaluation historique du travail exécuté par les femmes ». C’est donc dire que depuis toujours, à travail et compétences égales, les femmes reçoivent moins que les hommes. Dans notre société, qui se clame pourtant moderne, devrait-on encore accepter cet écart? L’objectif de ces lois est certes noble, mais le fait qu’elles ne reflètent pas encore la réalité me fait penser : ces lois sur l’équité décrivent-elles une utopie?

Le féminisme

C’est après avoir découvert que les salaires des ingénieures et ingénieurs n’étaient pas équitables, que j’ai commencé à m’intéresser au sort réservé aux femmes du Québec. Mon intérêt est devenu une recherche sur l’égalité des sexes et éventuellement, ce qui devait arriver arriva, j’ai abouti sur le mouvement féministe. Je suis donc une féministe par définition : je cherche à obtenir l’égalité avec les hommes. J’aime cette idée de poursuivre le travail entrepris par ces féministes qui autrefois ont lutté contre tous pour que ma génération et les générations à venir aient le droit de voter, par exemple. Je suis solidaire des femmes qui, comme moi, vivent dans un monde à prédominance masculine, c’est indéniable : nous vivons dans un monde à mentalité patriarcale.

La société québécoise est structurée de la sorte depuis toujours, mais les besoins ont changé pour 50,3 % de la population au Québec[3]. Le travail des femmes ne doit pas être considéré comme inférieur à celui des hommes et elles doivent recevoir un salaire équitable.

L’OIQ (Ordre des ingénieurs du Québec)

Pour recevoir son baccalauréat en génie à l’ÉTS, il faut réussir le cours TIN503 (ou TIN504) : environnement, technologie et société. Ce cours d’éthique fait notamment l’introduction au code de déontologie des ingénieurs (et implicitement des ingénieures). Ce texte ne tient plus compte de la réalité d’aujourd’hui, notamment parce qu’il ne tient pas compte du génie des technologies de l’information ou de tout génie qui n’est pas civil ou mécanique : il est désuet. Le code de déontologie des ingénieurs (1981, article 2.01.) stipule que « dans tous les aspects de son travail, l’ingénieur doit respecter ses obligations envers l’homme [...] ». Bon, ce n’est pas la faute des auteurs s’ils excluent les femmes, car ce code suit les règles grammaticales et l’utilisation du genre générique : « [...] c’est-à-dire le genre utilisé pour désigner les personnes sans distinction de sexe. »[4] Cela permet de réduire le texte dans les cas où la place est restreinte, comme sur une affiche, mais lorsqu’un genre générique est utilisé, il n’y a pas de place pour le deuxième groupe de personnes et il est impossible de distinguer les cas où il s’agit d’un groupe exclusif d’hommes, des cas où l’on parle d’hommes et de femmes.

Si l’OIQ pouvait admettre que ses textes sont désuets (non seulement pour la place des ingénieures, mais aussi pour d’autres sujets qui seront notamment abordés en TIN503 et TIN504) et que les femmes en 2019 sont des ingénieures à part entière qui ne devraient pas être discriminées par un écart de salaire à cause du genre, ce serait un bon début.

Rédaction épicène

Je suis directrice du journal pour un trimestre. C’est un rôle qui me permet d’exprimer mes opinions, mais surtout de continuer à mettre de l’avant l’effort des directeurs[5] qui m’ont précédée et qui ont souligné l’inégalité des femmes sur le campus. En ce sens, L’Heuristique encourage la féminisation des textes, c’est-à-dire que les textes doivent donner de la visibilité aux femmes au lieu d’utiliser le genre générique. La tâche de féminisation semble ardue, mais éventuellement la rédaction épicène devient plus naturelle.

Épicène est le nom utilisé pour désigner ces mots qui s’écrivent de la même façon au féminin et au masculin, comme enfant ou collègue. Une première façon de faire une différence en ce qui concerne l’égalité des genres serait de s’adonner à la rédaction épicène. L’Office québécois de la langue française a des références assez intéressantes et simples à appliquer dans notre façon d’écrire et tout autant dans notre façon de parler : « L’objectif de la rédaction épicène n’est pas de supprimer la représentation des hommes dans les textes, mais bien d’offrir une égale représentation des femmes et des hommes. Même si un milieu de travail ne comptait aucun homme encore, la pratique de la rédaction épicène et l’inclusion des appellations au masculin à côté des appellations au féminin permettraient d’ouvrir la porte au changement. »[6] 

La place des femmes dans la société

Je suis féministe, mais ne vous méprenez pas, je ne suis pas à la recherche de l’extermination des hommes, ni de leur assimilation. Ni moi ni les féministes en général ne désirons prouver l’infériorité masculine. Le féminisme, et je veux, que ce soit clair, est synonyme de recherche d’égalité, tout simplement. Bref, mon désir, c’est avoir un salaire égal à tâches égales, peu importe le sexe. C’est assez de discriminer la moitié de la population. Je vous laisse avec cette citation de Max Planck, prix Nobel en 1918 pour ses travaux en physique : « Une nouvelle vérité scientifique ne s’impose pas parce que ses adversaires finissent par être convaincus et le déclarent, mais plutôt parce qu’ils disparaissent graduellement, et que la génération montante est dès le départ familiarisée avec cette vérité. » Nous avons donc deux options, soit mourir avec une version démodée de la femme ou faire partie de la génération montante qui encourage l’équilibre.  

 

[1] Enquête Salaire en génie, Genium360 : https://goo.gl/W46dHW 

[2] Introduction à l’équité salariale, Gouvernement du Canada :https://goo.gl/sUibHL

[3] Le bilan démographique du Québec, Édition 2018, Institut de la statistique Québec : goo.gl/JZagWZ

[4] Banque de dépannage linguistique, Office québécois de la langue française : https://goo.gl/Wmz5p3

[5] Les trois derniers directeurs de L’Heuristique étaient des hommes.

[6] Principes généraux de la rédaction épicène, Office québécois de la langue française goo.gl/DhjAVw

 
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Extrait de : Les principaux facteurs de variation du salaire en génie, Infographie par Génium 360